Cornerman Protocol
Détail de cintre et de tige de selle sur fond noir

Ta FTP est un mensonge à un chiffre

· Cornerman

Tu fais ton test de 20 minutes. Tu prends 95 % de la moyenne. Tu obtiens un nombre. 250 W.

Tu colles ce nombre partout : tes zones, tes séances, ta courbe de forme. Toute ta vie d’entraînement tourne autour de lui.

Ce nombre est une moyenne de deux choses qu’il est incapable de séparer. Et cette incapacité te coûte de la précision à chaque séance.

Ce que la FTP prétend être

La FTP, c’est la puissance que tu es censé tenir une heure. Sauf que tu ne fais jamais d’effort d’une heure pour la mesurer. Tu fais 20 minutes, tu multiplies par 0,95, et tu appelles ça ton seuil.

C’est une convention. Andy Coggan l’a proposée parce qu’elle est simple à communiquer et suffisamment proche pour être utile. Elle a démocratisé l’entraînement à la puissance, et pour ça elle mérite le respect.

Mais une convention n’est pas une vérité physiologique. Et la recherche a fini par le dire clairement : la FTP n’est pas un marqueur valide du plus haut état métabolique stable que tu peux tenir (Wong et al., 2022). Ce qu’elle mesure et ce qu’elle prétend mesurer ne sont pas la même chose.

Tu n’as pas un moteur, tu en as deux

Voilà le point que la FTP ne peut pas voir.

Quand tu roules, deux systèmes travaillent. Un plafond aérobie, durable, que tu alimentes en oxygène. Et une réserve anaérobie, finie, que tu brûles quand tu tapes fort et court.

La physiologie du sport a un modèle propre pour ça, et il date de 1965 (Monod et Scherrer). Il décrit ta relation entre la puissance et le temps que tu tiens. Deux paramètres, pas un.

Courbe puissance-durée : la puissance chute de façon hyperbolique vers l'asymptote CP, la réserve W' est la surface finie au-dessus, en dessous tu stabilises, au-dessus le chrono court

La Puissance Critique (CP), c’est l’asymptote de cette courbe. Ton vrai mur soutenable. En dessous, ton organisme stabilise l’effort. Au-dessus, la fatigue devient inéluctable et le temps que tu tiens est fini, calculable.

Le W’ (prononce “W prime”), c’est la réserve de travail que tu peux produire au-dessus de la CP avant d’exploser. Une batterie, mesurée en joules. Elle se vide quand tu dépasses la CP, elle se recharge quand tu redescends. Chez un amateur, compte 10 000 à 20 000 joules. Un puncheur, beaucoup plus. Un grimpeur diesel, beaucoup moins.

Deux gars avec la même CP mais un W’ différent sont des animaux opposés. L’un tient un col au train sans jamais craquer. L’autre te met 200 mètres au sprint puis meurt sur la longueur. Leur FTP peut être identique. Sur le terrain, ils n’ont rien à voir.

Pourquoi ton test de 20 minutes te ment

Reprends le puncheur, celui qui a un gros W’.

Sur ses 20 minutes de test, il ne puise pas que dans son plafond aérobie. Il vide aussi une bonne partie de sa réserve anaérobie. Résultat : sa moyenne est gonflée par du W’ qu’il ne pourra jamais soutenir une heure. Sa “FTP” est surestimée.

C’est exactement pour ça que certains coachs retirent 7 % au lieu de 5 % chez les profils explosifs. Ce n’est pas une astuce de sorcier. C’est un pansement empirique posé sur un défaut de la mesure. Le modèle puissance-durée, lui, sépare les deux composantes proprement, donc le problème disparaît à la racine.

La littérature confirme : FTP et CP sont corrélées, mais pas interchangeables (Karsten et al., 2020). L’écart entre les deux dépend de ton W’, donc de ton profil. Chez le diesel, elles sont proches. Chez le puncheur, elles divergent franchement.

Ne va pas vendre ce modèle comme une religion

La CP est un meilleur outil que la FTP. Elle n’est pas la vérité absolue pour autant, et te faire croire l’inverse serait exactement le genre de bullshit qu’on démonte ici.

Trois limites, honnêtes :

La CP n’est pas tenable indéfiniment. C’est une frontière, pas une durée. Personne ne tient sa CP éternellement, en pratique 30 à 60 minutes.

Le W’ n’est pas fixe. Il baisse quand tu es fatigué, à jeun de glycogène, ou dans la chaleur.

Et le plus important pour toi si tu vises long : CP et W’ se dégradent au fil d’une longue sortie. C’est la durabilité. Ta CP mesurée frais surestime ce que tu peux faire à la quatrième heure. Un modèle calibré au repos ment sur un Ironman.

Le bonus que personne ne te dit

Ce modèle ne parle pas que vélo.

En course à pied, la même équation existe sous le nom de Vitesse Critique. En natation, ton test de 400 mètres plus 200 mètres, celui qui te donne ton CSS, c’est déjà un modèle de puissance critique à deux points sans que tu le saches.

Un seul cadre, trois sports. Pour un triathlète, c’est le socle qui unifie tout, là où une métrique comme le travail mécanique en kilojoules n’existe qu’à vélo et meurt dès que tu poses le pied à terre.

Le verdict du Cornerman

Ta FTP n’est pas inutile. Elle est pratique pour parler, tout le monde la comprend, garde-la pour ça.

Mais arrête de croire qu’un seul chiffre capture ton moteur. Il y en a deux : un plafond et une réserve. La FTP les écrase l’un dans l’autre et te laisse deviner le reste.

La puissance critique les sépare. Et une fois qu’ils sont séparés, tu peux faire un truc que la FTP ne permettra jamais : calculer, au watt près, combien de temps tu vas tenir. C’est le sujet du prochain article.